Google Maps, des frontières à la carte

Lancé en 2004 et arrivé en 2006-2007 en France, le service Google Maps est devenu un incontournable de notre quotidien : prendre la voiture et trouver son itinéraire, rechercher un dentiste proche, un restaurant se fait désormais naturellement par ce biais pour bon nombre d’entre nous.
La bonne vieille carte qui traînait dans chaque voiture des français disparaît et à la moindre interrogation sur une capitale ou un pays lors d’un dîner, Google Maps devient le juge de paix.

Les cartes ont toujours été historiquement l’apanage des gouvernements des différents pays, or depuis 10 ans nous assistons à un glissement de ce pouvoir (car oui c’est un pouvoir) à une entreprise privée.
Outil quotidien formidable, que se passe-t-il lorsqu’on prend de la hauteur et que l’on regarde certaines frontières internationales ?

Pour la plupart d’entre nous, Google Maps ressemble à toutes les cartes, les frontières entre pays sont bien délimitées par un trait gris, et le questionnement pourrait s’arrêter là.
Et si je vous disais que nous voyons en tant que Français, une version bien différente de certains internautes de nationalités différentes ?

Des frontières à géométrie variable…

Prenons l’exemple de la Chine par exemple, si vous vous connectez de Paris : https://www.google.fr/maps

Vous verrez sur la côte ouest de cette dernière l’ile de Taiwan, il y est inscrit en gros Taiwan et semblent bien indépendante de sa grande voisine : la Chine.
Les îles Paracel administrées par la Chine mais revendiquées par Taiwan et le Vietnam voisin apparaissent comme neutres, tout comme les îles Spratleys revendiquées par tout le monde et surtout la chine qui y a fait construire sa grande muraille de sable mais officiellement sans propriétaire selon les Nations Unies (d’ailleurs  le 12 juillet 2016, la Cour permanente d’arbitrage a considéré que la Chine ne pouvait prétendre à une zone économique exclusive du fait de l’occupation de ces îlots).

Regardons maintenant la carte de la chine vu par les internautes chinois sur Google Maps:

Faites le test : http://www.google.cn/maps/

Taiwan fait soudainement partie intégrante de l’empire du milieu, et une bordure pointillée entourant l’ensemble de la mer de Chine méridionale laisse à penser le contrôle total du pays sur ces eaux, dont l’archipel des Spratleys et les îles Paracels …

 

CONFLIT-GOOGLE-MAPS-CHINE

Carte google Map vue “internationale” à gauche, vue “Chinoise” à gauche

Nous comprenons donc qu’il existe une version “internationale” et une version “chinoise” de Google map.
Il faut souligner qu’il est impossible pour un internaute chinois consultant le service, de soupçonner qu’il regarde une version “chinoise” car aucun avertissement n’est donné et, même s’ il connaissait la chose il lui serait impossible d’accéder à la version internationale.

Une version chinoise donc et une version internationale, mais Google va plus loin…

Une géographie à la carte…

Penchons-nous maintenant sur les frontières entre l’Inde et la Chine et notamment la région de l’Arunachal Pradesh au nord de l’Inde et sud-ouest de la Chine… disputée entre les deux grandes puissances.

Lorsqu’on consulte la version Internationale (donc de France): On voit que le territoire est entouré de pointillés signifiant un territoire disputé, ce qui est le cas.
Reprenons la version chinoise pour s’apercevoir qu’une fois encore l’Arunachal Pradesh est de facto, intégrée à la Chine sans l’ombre d’un pointillé.
Poussons le raisonnement plus loin donc … que voient les Indiens ? Venez voir donc par vous-même !  C’est bon ? Et oui l’Arunachal Pradesh est soudainement devenue Indien !

Donc pour résumer : pour ce territoire de 70 000 Km², il existe donc 3 cartes de la part de google maps, la version Internationale, la version Chinoise et la version Indienne.

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Les 3 versions de la régions de l’Arunachal Pradesh

Le même cas se représente pour la région disputée du Cachemire à l’ouest de l’Inde à la frontière pakistanaise, là encore une version chinoise, indienne et internationale existent en parallèle et sont diffusées aux internautes selon leur lieu de connexion.

On y distingue sur la version internationale la ligne de cessez-le-feu établie par les nations unie en 1949 en petit pointillé au milieu du territoire, sur la version chinoise les frontières nord de cette région sont englobées en distinguant cependant toujours la ligne de cessez-le-feu entre l’Inde et le Pakistan, et enfin sur la version indienne là Google a fait plus simple, plus de ligne de cessez-le-feu, et le territoire en entier est devenu indien.
A noter que les pakistanais n’ont pas de version à eux, ils voient la version internationale.

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Voici la carte de l’occupation réelle et actuelle du cachemire par les 3 protagonistes

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Et ici vous pouvez voir la version Indienne et la version Chinoise de Google Maps recoloriée.

Mais que dit Google Maps ? ils se disent obligés de montrer les cartes avec différentes versions car les lois locales le leur imposent.
En effet, les lois chinoise et indienne sanctionnent lourdement toutes cartes traçant des frontières différentes que celles actées par le gouvernement.

Donc tout va bien dans le meilleur des mondes, Google respecte la loi locale et n’essaye pas de faire plaisir à 2 géants où il aimerait s’implanter.

Et bien dans ce cas, regardons ce qu’il se passe dans d’autres pays qui n’interdisent pas des reproductions de cartes différentes…
Prenons par exemple le cas … de la Russie ?

Google Maps fait bouger les lignes …

Début 2014, le conflit Ukrainien explose aux portes de l’Europe.
il s’ensuit une guerre acharnée sur l’est de l’Ukraine et soudainement le 16 mars 2014, un référendum sur la région Ukrainienne de la Crimée entérine le rattachement à son grand voisin russe. 2 jours plus tard Poutine confirme publiquement la chose ce que les puissances occidentales considèrent encore aujourd’hui comme une annexion déguisée.

Et au niveau de Google Maps ?

Là encore Google s’adapte, on retrouve les frontières « à la carte », pour ne froisser personne.

La version internationale où l’on distingue une frontière en pointillé gras signe d’un territoire disputé, la version ukrainienne où une frontière avec la Crimée apparaît en pointillé très très léger et la version russe avec une belle frontière pleine où  la Crimée appartient désormais pleinement à la Mère Patrie.

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Les trois différentes version google maps de la Crimée

Il en va de même pour la Géorgie et ses deux régions : l’Abkhazie et l’Ossetie du sud, dont les conflits récents (du 7 au 14 aout 2008 voir carte ci dessous) avec la Russie sont passés largement sous le radar des médias mainstream et résonne pourtant encore récemment avec des Russes taquins qui vont jusqu’à déplacer les marqueurs de la frontière pour grignoter du terrain et faire passer un Oléoduc !

GUERRE-OSSETIE-SUD

Deuxième guerre d’Ossétie du Sud

Et Google, de nouveau, modifie sa carte en conséquence en ajoutant cette fois ci des petits pointillés alors que la communauté internationale ne reconnait pas l’indépendance de ces régions et que seuls 6 pays reconnaissent l’indépendance de l’Ossetie et de l’Abkhazie :le Nicaragua, le Venezuela, Nauru, les Tuvalu, le Vanuatu (ça ne pèse pas lourd) et … la Russie.

Assez parlé de la Russie et revenons à Google Maps.
Vous vous souvenez de la raison invoquée plus haut par Google ? Allez je vous les cite :

“Nous faisons au mieux pour représenter les frontières disputées. Lorsque c’est approprié, les frontières de ces zones contestées sont tracées d’une manière spéciale. Dans les pays où nous avons une version locale de nos services, nous nous conformons aux lois locales.”

Problème : Il n’existe aucune loi russe condamnant des cartes aux frontières différentes des « officielles » et de surcroît, google prend l’initiative de changer ses cartes-ici en faveur de la Russie- contre l’avis général de la communauté internationale.

Un exemple inverse : la situation d’Israël et de la Palestine, où cette fois-ci la firme aux 4 couleurs respecte les termes de l’ONU, où la Palestine n’est pas reconnue…

On peut donc comprendre que sous couvert de lois ou d’obligations, il existe deux poids deux mesures : Google Maps traçant certaines frontières dans le sens des pays représentant les plus gros marchés. (Russie-Chine-Inde)

Google maps, Juge de paix ?

Là où la chose devient dérangeante c’est que l’importance de Google Maps ne cesse de croître, jusqu’à amener des crises diplomatiques comme en novembre 2010 où l’armée du Nicaragua avait pris position sur une presqu’île disputée appartenant au Costa Rica.

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La presqu’île disputé “Isla Portillos”

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En effet Google Maps indiquait la frontière du Nicaragua en rouge sur l’image au-delà de la presqu’ile Portillos, les envahisseurs se justifièrent donc … par Google Maps.
Google dans la tourmente réitéra sa totale neutralité, avoua son erreur par le biais d’un porte parole qui a fait valoir que sa société s’efforce de fournir des cartes le plus exactes possibles, avant d’ajouter qu’“en aucun cas il ne faut s’y référer pour décider d’opérations militaires entre deux pays”

Et les exemples sont encore nombreux : la frontière de l’ouest Saharien au Maroc, les iles Diaoyu / Senkaku entre la Chine et le Japon, les prétentions territoriales de l’Argentine sur Antarctique, le Golfe Persique renommé par interêt des pays voisins Golf Arabe, etc….

Google Maps tente de ménager la chèvre et le chou, pour ne pas perdre de marchés, mais ce petit jeu peut vite créer des tensions nationalistes exacerbées puisqu’il existe quasiment autant de versions de Google Maps que de pays avec des territoires disputés. Comment un chinois pourrait il comprendre un indien alors que Google Maps lui donne raison ?

Établir des cartes est un pouvoir, Google n’est pas le seul dans la barque, Bing et Apple sont aussi obligés de trancher, mais le font dans une moindre mesure.
En constatant ces diverses dérives volontaire ou non, on peut se demander s’il est bien sage de laisser notre référence en matière de cartographies dans les mains d’une entreprise qui regarde le monde par le prisme de son portefeuille.

Cet article est en hommage à  Jean-Christophe Victor, ethnologue, enseignant français, expert en géopolitique et présentateur de l’émission du “dessous des cartes” sur Arte, disparu le 28 décembre 2016.

 

Pour aller plus loin :

Google Maps, des frontières à la carte pour ne froisser personne – 6 juin 2015 – L’Obs
Google Maps : chacun sa frontière et les marchés seront bien gardés – LCI
Google Maps trace les frontières comme bon lui semble | NOVAPLANET
Google Maps : le tracé d’une frontière provoque un incident diplomatique
De la Palestine à la Crimée, Google Maps joue les funambules géopolitiques – Le monde bouge – Télérama.fr
Finalement, Google supprime le fameux trait séparant le Maroc du Sahara…
Le dessous géopolitique de Google Maps | MacGeneration
When politics meet maps there is no right – KnowWhere
Disputed territories: where Google Maps draws the line | Technology | The Guardian
List of territorial disputes – Wikipedia
Google Maps’ Arunachal Pradesh place names turn Chinese, Google admits error | Ogle Earth
Understand country borders and names – Google Maps Help
Google Public Policy Blog: When sources disagree: borders and place names in Google Earth and Maps
The simple way Google Maps could side-step its Crimea controversy – The Washington Post
https://www.theguardian.com/world/2015/sep/16/guyana-protests-google-maps-changing-english-street-names-to-spanish?CMP=Share_iOSApp_Other
http://gulfnews.com/news/uae/society/how-google-is-showing-arabian-gulf-on-maps-1.1560237

 

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