La donnée personnelle transformée en œuvre d’art: évolution sociétale ou transgression ?

En pleine crise Facebook et à un mois, jour pour jour, de l’application du RGPD (Réglement Général pour la Protection des Données), la donnée personnelle est au centre de toutes les attentions et sa notion de protection prend alors tout son sens. Dans ce cadre, comment le mouvement « DATA ART » exploitant la donnée numérique à des fins artistiques peut-il trouver sa place ? Imaginez-vous vos données personnelles exposées au monde entier ? Quelle forme cette visualisation peut elle bien prendre ?

 

Flash-back…..

On pouvait facilement imaginer ces dernières années, que la Femme serait l’avenir de l’Homme…. Et n’en déplaise à « feu » Aragon, j’aurais tendance à dire, après réflexion et au regard de l’évolution de notre société, que la data, nous a volé la vedette, à nous les Femmes ! Au travers de son exploitation, elle est déjà devenue l’avenir de l’Humanité, et ce, pour le meilleur mais également pour le pire. La technologie numérique couplée à cette manne d’informations, rythme déjà notre quotidien. Elle devient indispensable au moindre de nos faits, gestes et réflexions.

Et demain, le mouvement s’amplifiera t’il ?

Une autre option est-elle envisageable, quand nous participons, chacun à notre niveau, à la création quotidienne de 2.5 trillions d’octets de données. Si vite que 90% des données mondiales existantes ont été générées sur les deux dernières années seulement » (source IBM). Cette constatation est par ailleurs corrélé au nombre d’appareils connectés qui croit de manière quasi-exponentielle. Imaginez…. Il devrait y en avoir en 2025, environ 80 millions soit 7 fois plus qu’aujourd’hui d’après IDC ( International Data Corporation)

Alors que l’on évoque l’Intelligence artificielle ou encore la Blockchain comme une révolution future, aucune de ces technologies, ne pourrait exister et n’aurait de sens sans la DATA. Chaque infime information, mise bout à bout, constitue le « carburant » de base indispensable pour nourrir leur développement quelque soit le domaine concerné. Et j’aime cette vision pragmatique de la Data, considérée, comme l’or noir du XXI ème siècle.

Dans ce cadre, pourquoi cet engouement autour de la donnée et de son exploitation, ne toucherait elle pas le domaine artistique ?

Et pour bien comprendre cette nouvelle tendance de « DATA ART », regardons ce qui se cache derrière ce mouvement.

Tout d’abord, le DATA ART s’organise autour de créateurs qui exploitent la donnée numérique à des fins artistiques. De la mise en scène de la donnée numérique à la valorisation des données personnelles, ces « datartistes » l’expriment chacun à travers leur sensibilité : peinture, sculpture, exposition, livre, concert…. La donnée constitue à la fois un point de départ et matériau d’oeuvres contemporaines ainsi que de nouvelles méthodologies de recherche artistique et technologique.

Néanmoins, bien qu’intéressée par toutes ces formes de DATA ART, l’une d’entre elle retient spécifiquement mon attention car elle est liée à l’utilisation et l’exposition des données personnelles au sens large. Ces créations ont pour objectif de sensibiliser l’opinion publique et répondent à une volonté farouche de faire émerger une prise de conscience collective sur l’importance de nos actes individuels vis-à-vis de nos propres données . Certains de ces artistes sont même devenus, à leur façon, des «lanceurs d’alerte ».

Pour exemple, le « surveillance art » ou comment rendre l’invisible visible. Plusieurs artistes exploitent cette méthode et s’infiltrent dans l’écosystème numérique pour mieux le raconter. Certains valorisent des images « volées » d’inconnus et les détournent pour en faire une création critique, d’autres mettent en scène leur propres données personnelles.

William Betts

Ce plasticien américain,  est reconnu pour ses peintures issues d’images de  surveillance (plage, aéroports…). Ses compositions ont pour base une dépixélisation des images. Chaque pixel est ensuite transformé en points de peinture à l’aide d’une machine à bras articulé disposant d’un pinceau . Le résultat ne laisse pas indifférent tout en plaçant le spectateur en position d’observateur indiscret.

Pool Miami beach

 

 

 

 

 

 

 

william bettsPour les « apprentis sorciers », Google a développé l’année dernière, un algorithme permettant de dépixeliser une photo de très mauvaise qualité ou ayant subi un traitement d’image afin de flouter le visage d’une personne. Il s’agit de Google brain

Laurie Frick 

Cette artiste américaine, exploite ses propres données pour en faire des œuvres artistiques. Elle utilise notamment les informations de géolocalisation captées par son Iphone lors de ses déplacements et les traduit sous différents formats et visualisations. La réalisation la plus percutante prend la forme de 60 panneaux d’aluminium anodisés

Laurie Frick

 

 

 

laurie FrickElle propose également une application Flickbits (www.frickbits.com/) développée grace au crowfunding et permettant à chaque utilisateur de transformer via Iphone, ses data en « art »

Laurie Flick

 Hasan Elahi

Parallèlement, cet artiste américain originaire du Bangladesh, a décidé que  «le meilleur moyen de protéger [sa] vie privée était de la rendre publique». En effet, traqué et condamné à tort par le FBI, de par son homonymie avec un terroriste, il a donc exploité et exposé publiquement ses propres données personnelles. Réaction provocatrice et dénonciatrice aux pratiques de surveillance généralisées par les administrations, voire même, par les grands groupes tels google

Pour ce faire, il a posté l’ensemble des informations qui rythment sa vie quotidienne . Il a également créé un site, Tracking Transience (Traquer l’Éphémère) sur lequel il  diffuse, de façon systématique, les images liées à tous ses déplacements, personnels ou professionnels, ainsi que sa position actuelle transmise par l’émetteur GPS qu’il porte sur lui en permanence.

Hasan Elahi

 

 

 Albertine Meunier

Dans un autre registre, cette artiste française des données et de l’internet a publié  son « autobiographie numérique » sous forme de livre. Il s’agit tout simplement d’une retrospective de 5 années de navigation sur le web, les informations ayant été collectées et  stockées par google au travers du temps.

En effet, nous laissons tous des traces, quasi invisibles de nos passages répétés sur le web. Mais comment imaginer qu’en 5 années, chacun d’entre nous pourrait récupérer suffisamment d’informations pour en écrire un livre ?

Cette vision concrête de la pratique des grands groupes pour tracer nos comportements afin de mieux les analyser et les exploiter a pour objectif de nous amener à réfléchir sur la conséquence de nos actes.

augustine meunier
augustune meunier
 https://myactivity.google.com/myactivity est un « service » lancé par Google en 2006. il vous permettra de visualiser votre activité et parcours utilisateur sur le net et vous pourrez ainsi décider, ou non, de faire évoluer votre comportement de consommation du web …..google activity

 

 

 

 

 

 

Deng Yufeng

Pour finir, un focus sur l’actualite du moment, révélée il y a quelques jours par courrier international. Il concerne la mise en scène des données de 346 000 personnes lors d’une exposition au musée d’art de Wuhan en Chine. Chaque portrait comportait des informations personnelles voire confidentielles:  état civil, adresse, telephone, coordonnées bancaires ……. Le plus surprenant est que ces données avaient toutes été achetées au marché noir pour 1 centime (prix pour la totalité des données par utilisateur)

gng yufeng

 

 

 

 

 

Cette exposition a eu l’effet d’une « bombe » auprès des autorités chinoises qui l’ont stoppée prématurément après seulement deux jours d’ouverture.

deng yufeng

 

 

 

 

 

Pour autant, le jeune artiste chinois, Deng Yufeng aura rempli son objectif, celui d’alerter sur les dérives potentielles de ces pratiques et de  « questionner le monde sur l’éthique dans la relation entre le citoyen et le big data à l’heure de la numérisation ».

Toutes ces représentations d’artistes autour de l’exploitation de la donnée personnelle, aussi différentes soient elles, constituent l’un des moyens pour éveiller notre regard critique et conserver, tant que possible, notre libre arbitre vis-à-vis des principaux acteurs de cette vague numérique……..

art data

 

 

 

Sources:

[DOSSIER] La caméra de surveillance

http://parcoursnumeriques-pum.ca/arrets-sur-images-de-controle

http://www.liberation.fr/ecrans/2007/05/23/hasan-elahi-traque-volontaire_949229

https://www.franceinter.fr/culture/albertine-meunier-net-art-data-google

http://www.lemonde.fr/pixels/article/2014/12/15/albertine-une-artiste-dadaiste-qui-taquine-google_4540933_4408996.html

https://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/chine-une-expo-montre-les-donnees-personnelles-de-346-000-personnes-avant-detre

http://www.nova.fr/novamag/16422/l-art-des-donnees-c-est-le-dartart

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Un commentaire

  1. François Gomez 30 avril 2018 à 15 h 52 min␣- Répondre

    Déjà fan de Pixel Art (notamment les invasions mondiales de villes #IRL par Invader, un artiste de street-art https://www.space-invaders.com/home/ ), grâce à cet article de Line Guffond Le Goanvic, on découvre une nouvelle expression contemporaine de la culture numérique !

    Le #DataArt est passionnant, car il combine une intégration artistique des pixels, et en plus il est militant pour dénoncer l’intrusion du #DataCatching dans nos vies…

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