L’impact de la représentation du sport féminin sur les réseaux sociaux, pour les sportives

« Les sportives se sentent comme si elles étaient soit représentées par leurs atouts physiques ou invisibles » (Karen Crouse, 2013)

Cette phrase résume bien le mal-être actuel de notre société. Avec l’ascension des réseaux sociaux (particulièrement Instagram) et des influenceurs (rémunérés pour nous vendre une vie de rêve), nous sommes constamment entrain de nous comparer à cette vie et plus particulièrement à ces corps qui frôlent la perfection. Dès le plus jeune âge, les adolescents sont spectateurs de ce monde et de ces normes qui ne reflètent que très peu la réalité, sans qu’ils ne soient assez matures ou éduqués sur l’utilisation de ces réseaux. Selon le baromètre 2019 « Born Social », 66,7% des moins de 13 ans déclarent utiliser Instagram en France, un chiffre édifiant quand on sait que pour s’inscrire sur ce réseau social il faut (seulement) avoir plus de 13 ans. Une activité qui, dans la grande majorité des cas, est néfaste pour le développement personnel des adolescents et mène à une perception déformée de l’image du corps. En pleine puberté, filles et garçons vont se comparer, idéaliser et normaliser ces physiques toujours plus “glamourisés” et sexualisés qui ne sont pas la représentation de la réalité. 

Ces représentations sont encore plus faussées lorsqu’il s’agit du sport féminin et du physique des sportives. Un fort lien existe entre l’exposition des sportives dans les médias et l’effet négatif sur la perception corporelle, et ce, depuis bien avant que les femmes puissent faire du sport.

La représentation des athlètes féminine 

Pendant longtemps, les femmes n’avaient pas le droit de pratiquer du sport car la perception du sport renvoyait au masculin., La norme était que les femmes devaient rester féminine et distinguées plutôt qu’athlétiques. Depuis, les mœurs ont changé. 84% des femmes pratiquent une activité physique ou sportive en 2018 alors qu’elles ne représentaient que 37,7% des sportifs de haut-niveaux en France en 2015. Bien que le sport féminin occupe une place considérable dans la société, il ne bénéficie pas de la même couverture médiatique que le sport masculin, avec seulement 20% des rediffusions sportives en 2016. Alors que l’on aura tendance à parler uniquement des réalisations et aptitudes sportives lorsqu’il s’agit d’athlètes masculins, on assiste malheureusement encore trop souvent à des remarques sur l’apparence physique et la féminité des athlètes féminines. Par exemple, en 2012, alors que Gabriel Douglas réalise l’exploit d’être la première afro-américaine sacrée sur l’épreuve du concours général en gymnastique artistique, certain journalistes et internautes préfèrent moquer sa coupe de cheveux. Ou encore, en juillet 2013, lorsque John Inverdale, journaliste de la BBC, n’a rien trouvé de mieux à dire, après le sacre de Marion Bartoli à Wimbledon : « Pensez-vous que le père de Bartoli lui disait quand elle était petite : ‘Tu ne seras jamais canon, tu ne seras jamais une Sharapova, donc tu dois t’accrocher et te battre’ ? »

Lorsque l’on regarde la médiatisation du sport dans la presse écrite, à la télévision ou sur les médias sociaux, l’inégalité des genres concernant les représentations des athlètes est clairement perceptible.

Alors, comment ces représentations impactent-elles la représentation des femmes et plus particulièrement des sportives ? 

Théorie de l’objectification 

La théorie de l’objectification permet d’expliquer et d’étudier les effets des médias sur les perceptions corporelles. L’objectivation survient lorsqu’ « une personne est considérée, évaluée, réduite et/ou traitée comme un simple corps par autrui », et ceci est problématique car elle est peut être perçue, pour certain philosophes (Kant, Sworkin et MacKinnon), comme déshumanisante, ou du moins menaçant la dignité humaine (selon Martha Nussbaum). En effet, pour le philosophe Emmanuel Kant, le premier à mettre le doigt sur cette théorie : « aussitôt qu’une personne devient un objet d’appétit pour autrui, tous les liens moraux se dissolvent, et la personne ainsi considérée n’est plus qu’une chose dont on use et se sert ». L’objectivation est le plus souvent subit par les femmes, en raison, principalement et globalement, de l’inégalité sociale entre les hommes et femmes. Les femmes sont évaluées en fonction d’idéaux souvent sexualisés, physique, irréalistes et d’un autre temps. On pousse les femmes à penser que leur apparence détermine leur valeur et ce qu’elles sont. 

On ne peut pas seulement définir l’objectification comme étant un trait de personnalité. C’est aussi un état émotionnel qui va varier selon les situations. Selon Tylka et Sabik en 2010, on peut dire qu’une personne qu’elle est objective lorsqu’elle « échange sa propre perspective de son apparence physique contre celle d’un observateur et considère son corps comme un objet à regarder et à évaluer ». 

L’objectivation peut conduire à l’apparition de maladies mentales que l’on retrouve le plus souvent chez les femmes (et bien plus souvent qu’on ne l’imagine) telles que : la dépression, les troubles alimentaires, les angoisses, les phobies, etc. 

Cette théorie peut emprunter deux voies : 

–       Directe : ou l’objectivation sexuelle provoque directement des troubles mentaux

–       Indirecte : les femmes vont alors s’auto-objectiver après avoir intériorisé le regard d’autrui sur elle. 

Ce graphique, réalisé par Szymanski et Moffitt en 2011 dans leur étude “Sexual Objectification of Women: Advances to Theory and Research” , résume bien les deux voies et les conséquences de l’objectivation : 

Par Szymanski et Moffitt (2011)

Deux universitaires, Kristen Harrison et Barbara Fredrickson, ont, en 2003, établi un lien entre l’objectivation et la théorie de la culture (« cultivation theory ») sur les effets des médias pour expliquer pourquoi l’accent est fréquemment mis sur l’apparence physique (ce que l’on va appeler, en psychologie, un comportement de type trait). La théorie de la culture, introduite par George Gerbner, considère que, bien que les médias ne soient pas à l’origine de la culture commune, ils vont avoir un impact décisif sur celle-ci, s’en emparer, la propager et l’entretenir afin d’en faire une norme que les médias vont véhiculer à notre insu. In fine, les médias façonnent la perception de la réalité par les utilisateurs. Par exemple, les médias ont participé à propager l’idée qu’une sportive doit être fine, avec un gros fessier, sans muscles apparents (allez, on va tolérer les abdominaux, mais pas trop quand même…) et n’ayant pas l’intérieur cuisses qui se touchent… Si les sportives de répondent pas à ces attentes, elles sont considérées comme trop masculines, trop « grosses », et sont exclues de la catégorie des athlètes. Cela va impacter la confiance personnelle de l’athlètes envers son corps et provoquer toutes sortes de problèmes mentaux qui peuvent même conduire à des blocages et dans les cas extrêmes un arrêt du sport. 

La théorie d’amorçage

Toujours selon Kristen Harrison et Barbara Fredrickson, la théorie d’amorçage peut également expliquer, à des occasions particulières ou temporaires pourquoi l’accent sera mis sur l’apparence physique (comportement de type état).  

La théorie de l’amorçage est un processus qui consiste à faire passer des informations (écrite, visuel ou audio) qui auront un impact cognitif et comportemental sur la personne. Avec ces différentes informations le jugement et comportement de l’individu va être altéré sans qu’il en ait conscience, jusqu’à devenir une habitude. 

Contrairement à la théorie de l’objectivation qui est propre à la personne et à la façon dont elle se perçoit, la théorie de la culture et de l’amorce tende à expliquer la façon dont les individus sont influencés par la perception des autres. 

Théorie de comparaison sociale 

Cette théorie, développée en 1954 par le psychologue Leon Festinger, se définit comme le fait de se comparer systématiquement (sans forcément s’en rendre compte) à des personnes et des images perçus comme des objectifs réalistes à atteindre. La comparaison sociale est un élément capital de l’image corporelle (la façon dont nous percevons notre corps). La façon dont est traité et perçu le sport féminin dans les médias conduit à la comparaison et engendre souvent un sentiment d’inadéquation et de mécontentement physique par les femmes pratiquant du sport. On ne peut dissocier les termes comparaison sociale, image corporelle négative et attentes irréalistes, car ils sont, dans la plupart du temps, liés.   

Par exemple, lorsque l’on observe les illustrations des articles traitant du sport féminin et les photos et publications des salles de sport sur les réseaux sociaux, nous retrouvons quasiment unanimement les mêmes types de photo : des physiques, idéalisés et minoritaires, qui sont normalisés par les spectateurs. Lorsqu’une consommatrice va regarder ces physiques, elle va se comparer et peut se sentir démoralisée. 

Le body shaming

Malheureusement, en plus de conséquences sur la santé mentale, la représentation faussée et sexualisée du sport féminin fait naître des nouvelles problématiques comme le “body shaming”. Directement issu des réseaux sociaux, le body shaming consiste à blâmer, moquer et humilier le corps d’une personne, le plus souvent car il ne correspond pas à la norme médiatique que nous avons été habitués à voir : trop gros, trop maigre, trop ou pas assez musclé, trop de vergetures, fesses trop plates, …. Bien que depuis quelques années les marques, personnalités publiques et organisations tendent à encourager l’acceptation de soi, les conclusions du body shaming sont encore inquiétantes. Selon une étude menée par YouGov en août 2019 sur le body shaming en Europe, 30% des français(es) ont déjà été victimes de moqueries sur leur apparence physique. Le plus inquiétant est le fait que la majorité de ces railleries ont été exprimées par l’entourage proche : 45% de la part des collègues de travail, 25% par des amis et 19% par la famille. Plus largement, 26% des européens ont été humiliés par des inconnus (principalement sur les réseaux sociaux). Toujours selon cette enquête, les français donnent trois « explications » possibles à cette tendance : 

–       Les auteurs de body shaming se sentent mal dans leur peau (30%)

–       Il faut forcément être beau/belle dans la société dans laquelle on vit (27%)

–       Les auteurs de Body Shaming ont peu confiance en eux (26%)

Malheureusement, et alors qu’elles ont prouvé que leur corps correspondait à leur attente et aux attentes de leur sport respectif, les athlètes sont souvent sujettes à des remarques désobligeantes sur leur physique : des propos de « journalistes », aux tweets d’un internaute se croyant vaillant derrière son écran, rien n’arrête ces remarques, même pas une médaille d’or aux Jeux Olympiques. 

Le body shaming peut aussi entraîner de graves conséquences sur la santé : troubles alimentaires, anxiété, dépression, honte et naissance de complexes, etc. 

Les cas de body shaming en sport sont, malheureusement, très nombreux et concernent principalement les femmes à cause de la mauvaise représentation des athlètes dans les médias mais aussi les attentes de représentation dans certains sports, où la féminité est traditionnellement attendue et demandée (patinage artistique, gymnastique rythmique, certaines danses, etc). A l’inverse dans d’autres sports (de force principalement), les athlètes ne sont plus perçues comme des femmes mais comme des athlètes simplement et sont constamment body shamed en raison leur physique définit comme peu féminin. 

Un exemple flagrant et connu a été le cas de la gymnaste Alexa Moreno. Elle aurait dû se faire connaître car c’était ses premiers Jeux Olympiques et l’une des seules sportives à représenter le Mexique aux Jeux Olympiques de Rio en 2016, pourtant, ce n’est pas sa performance qui a attiré les regards et les articles sur cette jeune gymnaste, mais bien son poids. En effet, de nombreux internautes se sont moqués de son poids, jugeant qu’elle était trop grosse pour être une gymnaste, qu’elle n’avait été prise que pour les quotas (si ces imbéciles connaissaient un peu la gymnastique ils sauraient qu’elle a gagné sa place au mérite et grâce à son excellent niveau). 

Autre exemple, peut-être plus choquant encore car il ne s’agit pas dans ce cas de remarques d’internautes, mais d’officiels : le cas de la nageuse de 17 ans Breckynn Willis. En septembre 2019, Breckynn Willis a été disqualifiée d’une course en raison de ses formes qui étaient trop mises en valeur dans son maillot de bain. Pourtant Breckynn portait le même maillot de bain que ces coéquipières et aucune n’a été disqualifiée.  

L’apparition des campagnes de « Body Positive »

Depuis quelques années, on peut assister à l’augmentation de partage d’image corporelle positive, appelée “Body Positive”. Ces images sont véhiculées, entre autres, par des athlètes, elles-mêmes victimes de la représentation du sport féminin en raison d’un physique qui n’entre pas dans les « normes » véhiculées par les médias (Serena Williams, Simone Biles, Elish McColgan, etc). Cette petite « révolution » permet de transformer les attentes culturelles et de montrer que chaque corps est unique, fort, beau et athlétique. De nombreuses athlètes élèvent la voix contre le body shaming et une société aux attentes irréalistes, et osent témoigner (par exemple la déclaration de la gymnaste Katelyn Ohashi (lien sur le nom)) et dénoncer (comme la dénonciation des athlètes anglaises sur le fat shaming qu’elles subissent de la part de leurs coachs (lien sur le nom)), que ce soit dans les médias traditionnels ou sur les réseaux sociaux. L’heure n’est plus à cacher son corps et à vouloir le transformer, mais bien à l’assumer et à en être fière. Les sportives se définissent elles-mêmes et rompent avec les contraintes patriarcales et les représentations qui n’ont qu’un impact négatif. Selon une étude menée par Elizabeth Daniels, professeure à l’université du Colorado, les photographies d’athlètes pratiquant leur sport ont entraîné des déclarations de soi moins objectivantes de la part des femmes, que lorsqu’on leur a présenté des photographies d’athlètes dans un contexte sexualisé. 

Les images d’athlètes professionnel en train de pratiquer leur sport jouent un rôle primordial dans la représentation du sport féminin sur les réseaux, dans l’estime du corps. Elles ont un impact positif, que ce soit pour les femmes sportives ou non.

En 2015, le magazine Cosmopolitan a lancé une campagne « How the Strongest Female Athletes Feel About Their Bodies », qui met en lumière cinq athlètes professionnelles qui ont été (et sont toujours) “Body Shamed” en raison d’un physique qui ne répondaient pas aux exigences sociétales (trop musclé, pas assez de formes, trop fines, etc). Dans cette vidéo-confidence, elles expliquent pourquoi elles ont reçu des critiques, comment elles ont appris à aimer leur corps, et prodiguent des conseils pour s’assumer et se sentir bien. 

Il est difficile de s’habituer et de changer des normes auxquelles on a toujours été exposées et qui nous ont forcément éduqué et impacté. Et comme Rome ne s’est pas construite en un jour, c’est maintenant le rôle des athlètes, des médias et des marques, d’éduquer leur audience et de changer les choses. On peut déjà observer des changements dans la façon de représenter le sport féminin : le fait de simplement le médiatiser, ne plus retoucher les photographies, de mettre en avant des sportifs de différentes disciplines, en somme, de ne plus cacher les athlètes féminines. Il est temps d’arrêter 

« Let’s stop shaming the very bodies of athletes that facilitated their achievements » (Lara Wildenberg 2019)