« Ne riez-vous pas aux larmes que les États du monde envoient des politiques comme ambassadeurs pour traiter les questions concernant le climat, les pôles ou les mers, alors qu’ils n’en parlent point les codes et que glaciologues, physiciens du globe ou océanographes, muets, en estiment exactement les menaces. »

Cette citation de Michel Serres prend tout son sens aujourd’hui, en 2020, pourtant elle est sortie du livre intitulé Le temps des crises paru en octobre 2009. C’est un essai qui analyse l’origine de la crise, qui continue de toucher le monde aujourd’hui. Les crises que nous traversons peuvent être comparées à un séisme et, comme ce dernier, les causes ne sont pas visibles, les failles sont profondes. Pour les trouver, il faut s’interroger en profondeur sur notre société contemporaine et ne pas se contenter des chiffres. 
Michel Serres se demande ce que révèle la crise financière de 2008 dans notre société. Il en explique les origines mais prouve aussi qu’après « une crise, au sens plein du terme, aucun retour en arrière n’est possible ». Il est donc nécessaire à nos sociétés de se réinventer, de changer nos manières de faire, de consommer, de concevoir l’argent ou même de changer notre rapport à notre planète.

Le monde à changer

Michel Serres

Michel Serre fait un rappel historique des différentes ruptures qui ont marqué les hommes. Il établit une différence entre crise et rupture, et pour sortir de cette crise, il faut plutôt la voir comme une rupture, à condition que les hommes le comprennent et s’investissent pour cela. Pour lui, la crise de 2008 n’est pas seulement financière, elle est globale. Elle touche l’humanité dans son ensemble. Elle parle du rapport des humains avec le monde. Tout comme en médecine, une crise indique la croissance d’une maladie. Tout comme le corps face à cette crise, on a le choix entre la mort, l’éradication de l’humanité, ou tendre vers une nouvelle organisation, tracer une nouvelle voie. Au cours des siècles, des ruptures ont mis fin à de grandes périodes historiques, et la société a pris une autre chemin, intégrant ces apports. L’humanité occidentale quitte majoritairement l’agriculture, la population rurale chute, venant grossir des mégalopoles de plus en plus gigantesques.

« Qui alors connaitra le monde, comme le connurent, le pratiquèrent les ruraux ? Qui pense à lui désormais ? ». Les progrès de la santé, de la mobilité humaine, nous offrent un monde qui n’a plus rien à voir avec celui de nos ancêtres. Ces changements se sont multipliés au cours du XXe, de plus en plus rapides, mais les institutions, elles, ne s’adaptent pas, il y a un décalage. Il explique que grâce aux nouvelles connexions, le savoir est devenu accessible à tous, que le connectif remplace le collectif. Le pouvoir change. 

Lorsqu’il y a une crise, il ne faut pas chercher à revenir à la situation antérieure. Sinon, elle se renouvellera de façon cyclique. Il faut intégrer ces changements et prendre une autre direction. c’est pourquoi aujourd’hui, il ne faut pas revenir à la situation précédente: l’économie, créée par l’homme, a pris le pas, et se conduit comme si nous ne l’avions pas produite, et le monde réel semble vouloir se venger de ce que nous lui avons fait subir.

Changer notre présent pour améliorer l’avenir

L’homme a joué à un jeu dangereux et est maintenant face à son destin. Notre modèle arrive à un point de rupture et les crises se multiplies. Il est temps de faire évoluer ou de changer notre modèle sociétal. Allons-nous l’écouter ? 
Notre antique rapport économique au monde s’approche-t-il d’un terme ? Qui remplacera la vieille triade des prêtres, soldats et producteurs de richesses? Triade figurée au moyen de Dieux Romains par Georges Dumézil : Jupiter, Mars, Quirinus.

Des savants  »laïques, jurant de ne servir aucun intérêt militaire et économique » pourront prendre la parole. Cela rappelle les trois catégories de populations: ceux qui prient, ceux qui se battent et ceux qui produisent. Ces trois instances peuvent perdurer, modernisées, mais à condition que chacune reste à sa place. L’économie ne doit surtout pas prendre le pas. C’est pourquoi des savants prêtant serment de neutralité vis-à-vis des lobbies pourront parler au nom de la planète. mais à chacun de s’impliquer.

« En changeant l’arme méchante : l’intelligence. Elle ne doit plus être du côté du venin, du croc, mais muter, de la volonté de puissance au partage, de la guerre à la paix, de la Haine à l’Amour. »
Pour que le temps des crises ne nous mène pas tout droit au désastre, il faut prendre la bonne décision, redevenir humain, se reconnecter avec notre monde, s’occuper davantage d’écologie, des Sciences et Vie de la Terre, de Sciences Humaines.
« Les sciences firent du monde leur objet, mais c’est lui qui nous fait vivre, il nous dépasse et maintenant il nous tombe sur la tête, il pourrait bien nous éradiquer. » 

La Biogée

Michel Serres souligne également l’importance du rôle du « monde » : la voix de la planète dans les prises de décisions futures, plutôt que la religion, l’armée où ceux qui détiennent les richesses. Il  parle ici de la Biogée, (Bio, la vie ; Gée, la Terre), cette Terre sur laquelle nous sommes nés et qui est menacée. Pour lui, les savants doivent parler au nom de la planète afin d’en faire un acteur pour le futur et rappeler que l’homme n’est pas supérieur à la nature. 

Aujourd’hui, le duo hommes-société est confronté à la planète, au monde dans sa globalité (habitants, tectoniques, climats…). le monde jusqu’à présent était considéré comme un objet dont on ne tenait pas compte. Aujourd’hui, il vient jouer les trublions pour se faire entendre, et devenir sujet des négociations à part entière. Comment la planète peut-elle se faire entendre? Qui peut parler en son nom? le combat va être difficile car chacun avait l’habitude de voir uniquement devant sa porte, chacun défendait ses propres intérêts, même dans les négociations dites mondiales concernant le climat, l’écologie, la pollution…

Qui parlera au nom de la Biogée ? : Les sciences qui parlent des choses du monde. le savoir est indispensable à tout projet. Mais :
« Que les savants puissent parler au nom de la Biogée exige qu’ils prêtent d’abord un serment dont les termes les libèrent de toute inféodation aux trois classes précédentes. Pour devenir plausibles, il faut que, laïques, ils jurent ne servir aucun intérêt militaire ni économique. » 

Les conflits ont pu faire croire que l’homme était plus fort que la nature, que nul ne le dépasse. Pourtant, il est devenu plus dangereux pour lui-même que le monde lui-même. Nous dépendons d’un monde dont nous sommes en partie responsables de la production. 
Fin des jeux à deux, jeux qui n’opposent que les humains, début d’un jeu à trois, incluant désormais la Biogée. Donner la parole à la Biogée : l’eau , l’air, le feu, la terre et les vivants ( WAFEL) ; la vie et la terre. L’homme dans son narcissisme, avait oublié de négocier avec cette Biogée, il doit maintenant en tenir compte, sa survie en dépend. La Biogée se met à crier ( fonte des glace, ouragans, pandémies…).

Conclusion

Ce que tient à soulever Michel Serres ici, c’est que la crise actuelle n’est pas seulement économique mais générale : le monde a beaucoup changé depuis quelques années en matière d’environnement, de santé, de démographie,… Il est nécessaire selon lui de changer notre modèle de fonctionnement pour nous concentrer plus sur des valeurs laisser pour compte, tel que la protection de notre planète.

Une vision intéressante qui fait un rappel sur notre histoire et présentée avec philosophie, ce qui peut rendre la lecture difficile.

Les 79 pages de cet ouvrage très dense ne pourront être parcourues à toute vitesse, au risque de passer totalement à côté du propos. La réflexion de Michel Serre est ardue, et cela nécessite la création de nouveaux concepts, pour remplacer ceux qui sont démodés. De plus, son style d’écriture, ses tournures de phrases demandent de la concentration.  L’écriture de ce livre est riche, complexe et parfois poétique, ce qui en fait aussi sa difficulté. Les concepts et idées nécessitent la création de néologismes qui ont du sens mais soumettent le lecteur à une gymnastique linguistique et intellectuelle, qui, à mon avis mérite d’être pratiquée. Complexe également la construction des phrases, nécessitant souvent une relecture pour que le sens apparaisse. C’est tout à fait jouable sur un texte aussi court (et lorsqu’on s’attaque à un Michel Serres plus prolixe, la petite musique de ce style particulier se fait coutumière et atténue les aspérités de ce chemin de lecture).

Qui de mieux pour parler d’un ouvrage que son auteur ?
Découvrez son interview.

Si vous aimez lire des ouvrages sur le digital je vous conseil l’article de Christine Bayeul sur le livre Les défis de la transformation digitale

Je vous conseille également de lire l’excellent article de Lise Martin sur l’ouvrage Disruption : l’avenir selon Stéphane Mallard.