Petite Poucette le livre de Michel Serres dans lequel il nous explique combien les nouvelles technologies ont impacté les nouvelles générations
Petite Poucette livre de Michel Serres aux éditions Le Pommier

Ou comment les nouvelles technologies ont engendré un nouvel humain ?

Lorsque l’on reprend des études à 50 ans et que vos camarades de classe ont moins de la moitié de votre âge, alors bien évidemment on se renseigne. C’est en cela que le livre de Michel SERRES, éminent philosophe et historien des sciences, a été un extraordinaire guide de ce voyage qui m’attendait au pays de « Petite Poucette ».

Mais qui es-tu Petite Poucette ?

Les évolutions du monde et de la société sont telles, selon Michel SERRES, qu’après une première et une deuxième révolution nous voici entrés de plain-pied dans la troisième. Si nous sommes d’abord passés de l’oral à l’écrit, puis de l’écrit à l’imprimé, nous sommes entrés dans une nouvelle aire de l’expression : « Petite Poucette » est cette étudiante qui utilise ses pouces pour surfer sur les réseaux sociaux.

C’est une génération habitant dans le virtuel, capable de passer d’une information à une autre sans savoir se concentrer. C’est une lignée qui a un accès au monde via son téléphone cellulaire et grâce à sa toile. Jadis nous appartenions à des groupes, dorénavant nous appartenons à l’humanité dans sa globalité : il n’y a plus de frontière.

Quid de ton rapport au savoir ?

Le savoir se transmet maintenant à tous par le biais de la toile. Et ces connaissances sont disponibles à tout moment, partout et pour tous. Notre tête, notre cerveau, sont entre nos mains dans cette boîte cranienne digitale et connectée autrement appelée smartphone.

Avant Gutenberg il fallait se souvenir de tout. Puis il fallut se souvenir de la place du volume dans le rayon de librairie et de la page qui renfermait la précieuse information. Maintenant, le moteur de recherche nous décharge de ces tâches en les prenant à son compte.

Et alors que le livre restait sur son étagère, le format de la page arrive dorénavant à nous dominer. Car il ne se retrouve plus seulement sous forme d’imprimé. Les affiches, les panneaux d’affichage ou de score dans les stades, les PowerPoint sont omniprésents.

Et l’enseignement dans tout cela ?

L’enseignant auparavant dans sa classe, pouvait délivrer un savoir qui reposait dans les livres. Il oralisait l’écrit, il faisait entendre sa voix. C’est maintenant impossible, puisque ce savoir est connu de tous. On le retrouve sur le Web via Wikipédia, sur son portable par n’importe quel portail.

Il n’y a plus de maître dans l’amphi, mais partout des professeurs qui s’activent sur leur téléphone pour partager leurs idées, le savoir commun appartient à chacun. Et sa propriété n’est plus l’apanage de certains.

Fini les agencements et classifications de bibliothèque, Petite Poucette se retrouve dans les magasins de Boucicaut où « l’intuition sérendipitine » bouleverse les classements mais rend féconde la créativité. Mais cela a un revers : le concept n’est plus. Car dorénavant l’idée abstraite est bien plus souvent illustrée par mille exemples plutôt que définie clairement.

Mais c’est pourtant l’avènement de la notation !

Avec Petite Poucette, nous sommes, en effet, entrés dans une société de la notation. Une notation réciproque où chacun peut sanctionner son prochain. C’est le concept du contrôle mutuel, et personne n’y échappe. Pas même le taxi Uber ou le loueur Airbnb qui en sont les illustrations parfaites.

Le rapport au travail a changé également : Petite Poucette s’ennuie au travail. Lorsqu’elle a trouvé un emploi elle en cherche toujours un autre sachant que du jour au lendemain elle peut perdre le sien. Ou s’en désintéresser.

Petite Poucette cherche un emploi avec une finalité, un sens, des valeurs. Elle ne parle plus de salaire, mais de bénéficiaire et souhaite œuvrer contre les pollutions de la planète et pour l’humain. Ce qui fait le succès d’un site comme Glassdoor.

Les réseaux sociaux ou le droit universel à la parole !

Tout le monde veut parler, tout le monde communique avec tout le monde. Ce grâce à d’innombrables réseaux. Cet entrelac de voix s’accorde à celui de la toile et c’est ce qui crée ce brouhaha permanent.

Depuis l’école jusqu’à l’université, mais aussi dans les hôpitaux ou chez les employés au travail, bref partout !

Par le biais des réseaux sociaux l’abstraction est faite des nations, de l’église, du peuple, de la classe, des marchés. Ces réseaux forment un tout et tout est en réseau.

Même la perception de l’espace et de l’habitat se transforme grâce aux réseaux routiers, ferroviaires, aéroportuaires. La planète est parcourue de toute part, et chacun réside dans une conurbation qui s’étend hors de sa nation.

Et si tout n’était qu’algorithme ?

La pensée algorithmique devient maintenant omniprésente et omnipotente. Elle comprend l’ordre des choses et sert nos pratiques quotidiennes quelles qu’elles soient.

Tout est maintenant codé, mon ADN par son nombre de brins, les confessions de Saint-Augustin par son nombre de signes, la Joconde par son nombre de pixels, le requiem de Fauré par son nombre de bits.

Voilà donc le monde de Petite Poucette. Celui dans lequel elle évolue, celui qui la définit, et celui qu’elle façonne. Et celui dans lequel je dois moi aussi m’inclure et m’adapter pour ne pas rester à la traîne avec mon index droit. Mais aussi celui dans lequel je tends une main bienveillante pour collaborer avec elle aux changements radicaux qui nous attendent.