L’art est-il le propre de l’Homme, comme on l’a souvent affirmé ? Serait-ce là un domaine où nous ne serons pas remplacés par des robots et autres algorithmes ? L’émergence de nouvelles oeuvres créées par des Intelligences Artificielles de manière automatique peut nous en faire douter, et place au centre du questionnement la définition de l’Art…

Gustave Courbet – L’atelier du peintre

L’art, un dialogue d’Humain à Humain ?

Reprenons la définition classique de l’Art. Selon le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL), l’art de manière général se définit comme étant « l’ensemble de moyens, de procédés conscients par lesquels l’homme tend à une certaine fin, cherche à atteindre un certain résultat ».

La définition que nous avons aujourd’hui spécifiquement pour les Beaux-Arts, séparant clairement l’art de l’artisan de l’art de l’artiste, date quant à elle du Siècle des Lumières ; avec des philosophes tels que Kant et son traité d’esthétique. A partir de ce moment, la pierre angulaire de l’Art est le sentiment, la sensibilité. Une oeuvre d’art n’est pas la représentation de quelque-chose, mais l’expression d’une sensibilité d’un artiste qui s’adresse à la sensibilité d’un spectateur. L’expression d’un message, d’une intention est depuis lors centrale.

Le déjeuner sur l’herbe – Edouard Manet – 1863 © Creative Commons

Déjà, le célèbre tableau de Gustave Courbet l’Origine du Monde, peint en 1866, n’est pas une simple vision anatomique. Pas plus que Le déjeuner sur l’herbe de Manet trois ans auparavant ne serait une scène érotique. Ce sont deux tableaux qui ont exprimé une volonté des artistes. Casser les codes, choquer, glorifier sa muse dans le cas de Manet en la rendant centrale. Auteur du premier monochrome de l’histoire de l’art abstrait en 1918, Malevitch se justifiait alors contre ses détracteurs qu’il ne s’agissait pas d’un simple carré blanc, mais d’une représentation symbolisant l’infini. On le voit donc, l’Art est avant tout une histoire de ressenti, parfois de ressentiment. Quelque chose qui ne se voit pas tant que cela, mais qui se sent. L’Art serait l’accouchement de la volonté créatrice des artistes, et un formidable vecteur d’affirmation de message, d’interpellation du spectateur, dans la construction d’une vraie relation.

De quoi les machines sont-elles capables ?

Si l’Art est une production, mais qu’il découle d’une volonté affirmée de création, de véhiculer un message, les oeuvres auto-générées sont-elles à ranger aux côtés des chefs d’oeuvres ?

Jean Tinguely – Méta Matics

A vrai dire, bien que les algorithmes et l’informatique ont fortement accéléré la question, le mythe de la machine artiste ne date pas d’hier. Jean Tinguely réalisait déjà dans les années 1950 des machines autonomes capables de générer des dessins uniques. Cela dit, l’oeuvre finale n’était pas tant le dessin produit que la machine en elle-même.

Aujourd’hui, la technologie a permis de démultiplier le champ des possibles. On doit cela à la complexification des algorithmes. Les ordinateurs sont aujourd’hui capables de créer de toute pièce des oeuvres : musique, peinture, littérature… Tout cela sans aucune intervention humaine… Ni volonté créatrice de l’Homme !

En matière musicale, de nombreuses avancées surviennent depuis ces dix dernières années. Citons Sony CSL, l’entité spécialisée dans l’intelligence artificielle du géant de la musique. Avec son intelligence artificielle Flow Machines, la firme a réussi à développer un outil capable de générer de la musique. Pour ce faire, elle a ingurgité des dizaines de milliers de partitions. Cela peut être une aide pour les musiciens humains, qui viennent s’appuyer sur Flow Machines afin de parfaire leur création, ou une création 100% IA. Ainsi Flow Machines est capable de créer ex nihilo non seulement une musique originale, mais également les paroles qui vont avec. Le résultat est techniquement bluffant, voyez plutôt

Daddy’s car – Flow Machine

Technologie VS Emotion

En revanche, quid de la volonté de création, de faire passer un message ? Ici, si cet IA est utilisée comme un simple outil au service de l’artiste et de son intention créatrice, la question ne se pose pas. Mais si elle invente une oeuvre d’elle-même, en ayant réussi l’exercice d’assimiler une quantité astronomique de prédécesseurs, où est vraiment l’originalité ? Où est l’intention artistique ? Aujourd’hui, si l’IA est capable d’écrire un poème, elle n’aurait pu créer La Nuit d’Octobre. Car elle n’est pas Musset. Et elle ne venait pas de vivre la douloureuse rupture avec George Sand. Elle sera tout au plus en mesure de dire « voilà ce que je peux écrire dans le cadre général d’une rupture amoureuse si j’étais un humain ».

Portrait d’Edmond de Belamy – Obvious

Au final, on peut très bien ressentir une émotion face à une oeuvre créée par une intelligence artificielle. La très médiatisée vente du Portrait d’Edmond de Belamy, premier tableau inventé par une IA d’Obivous en a été la preuve. Mais l’IA, elle-même, aura-t-elle mis autant d’émotion à créer l’oeuvre ? Y aura-t-elle mis ses tripes comme un artiste « classique » ?

Et si demain, l’IA venait à être dotée d’émotion, la face de l’art serait-elle changée ?